Assemblée de l’Église, 21 mai 2017

Prédication à deux voix (1 Pierre 1,3-9)

Blaise Menu / Nathalie Schopfer

 

NS:          «  Le Conseil Général, en Cloître.

Suivant la résolution du Conseil Ordinaire, le [Conseil] Général a été assemblé au son de la cloche et de la trompette, selon la coutume. Et par la voix de monsieur Claude Savoye, premier syndic, a été proposé l’arrêt du Conseil Ordinaire et des Deux Cent touchant le mode de vivre.

Et après cela, à haute voix, il a été demandé s’il y avait quelqu’un qui sut et voulut dire quelque chose contre la parole et la doctrine que nous est prêchée en cette cité (…). Sur quoi, sans aucune voix discordante, a été arrêté et conclu par main levée, et promis et juré à Dieu, que tous unanimement, à l’aide de Dieu, voulons vivre en cette sainte loi évangélique et parole de Dieu, ainsi qu’elle nous est annoncée (…). »

BM:

Ces mots sont affichés dehors. Pas sur la porte de ce temple, non, mais sous l’une des tentes, grâce à l’amitié complice des Archives d’Etat: ce sont les mots, en français d’alors, ici modernisés, par lesquels le registre du Conseil rend compte de la séance particulière du dimanche 21 mai 1536, lorsque les autorités politiques embrassent officiellement la foi nouvelle.

Dans le registre, c’est une page comme les autres, pas mieux écrite ni mise en valeur que les jours précédents
ou les jours suivants. …Comme s’il s’agissait d’un jour ordinaire, pour lequel tout de même on avait réuni le Conseil général des 200, là, juste à côté, au Cloître.

Un jour presque ordinaire, où il sera encore question des écoliers… et des pâtissiers. Or ce jour presque ordinaire est notre bel et sobre héritage, en particulier à nous autres protestants, mais je le crois à nous toutes et tous qui résidons à Genève ou dans la région. Car il est héritage d’Evangile, à travers les déploiements et les replis de l’histoire. Comment pourrait-il en être autrement cette année ?!

NS:

Oui: au cas où vous ne l’auriez pas encore remarqué, nous célébrons cette année le jubilé de la Réforme, et nous nous rappelons que nous en sommes héritiers.

Bien souvent, lorsque nous affirmons cela, nous sommes partagés entre fierté et prise de distance.

Fierté en pensant par exemple à l’apport théologique considérable des réformateurs, mais en pensant aussi aux changements profonds qu’ils ont apporté dans notre manière de vivre en société. Une fierté voilée parfois par la tentation de capter cet héritage à notre seul profit, un peu oublieux de la diversité protestante, parce que pendant si longtemps nous avons tenu la part symbolique de la réforme genevoise. Et aujourd’hui enocre, largement, mais pas exclusivement.

En même temps, nous n’avons pas envie de crier sur la place publique que nous sommes « descendants » de Calvin, de Luther et de tous les autres – non par gène (encore que…), peut-être par pudeur, mais surtout à cause de l’image que nous renvoyons, et que la société a des réformateurs et donc des réformés. Une image qui nous est renvoyée et qui, pas toujours flatteuse, ne correspond pas forcément à notre manière de vivre la foi ou d’être Eglise. Et pas toujours à l’Histoire non plus.

Etre héritiers de la Réforme, ce serait alors comme porter des habits de grande valeur, que l’on mettrait pour faire belle figure, mais dans lesquels nous ne serions pas confortables, ou qui ne nous iraient finalement pas si bien.

BM:

Regardez: nous avons disposé dans la nef 10 panneaux, bien visibles, d’une exposition réalisée par l’Eglise réformée vaudoise sur les différentes perceptions qu’on peut avoir des protestants. Et ne me dites pas que, parce c’est vaudois, cela ne nous concernerait pas également: après tout, nous ne sommes pas si différents…

10 panneaux pour autant d’images ou de postures qui nous sont renvoyées comme typiquement protestantes. Peut-être vous êtes-vous assis ce matin en affinité avec telle ou telle image… Et là, vous vous dites: « Aïe, pourvu que le modérateur ne s’approche pas de moi… Je n’aurais pas dû me mettre si près de l’allée centrale… Pratique pour sortir vite à 11h (ou 11h15), mais là… »

…10 panneaux, 10 images souriantes, 10 adjectifs…
Celui-ci, par exemple: AUSTERE.
Ha ! austère, pas la faute à Voltaire, mais bien à Calvin…
[cette cathédrale austère, tellement calviniste… or c’est tellement faux >> XVIe, couleurs Renaissance; état acteul milieu XVIIIe seulement]

Ou bien ce panneau: TOURMENTE: inquiet comme le fut Luther; c’est le dernier moment de (re)découvrir que tout est grâce… Peut-être auriez-vous envie de changer de place, finalement, et aller plutôt vers le panneau INDIVIDUALISTE ? Bon, soyons honnêtes: au XVIe, l’individu n’y est pas encore pour grand-chose, mais la Réforme a planté les germes d’une autonomie grandissante du sujet et du citoyen, jusqu’à nous, jusqu’à notre expérience de l’individu souverain qui a tendance à oublier qu’il n’est pas seul au monde, et qu’il n’est pas que consommateur…

Ça nous amène tout naturellement à celui-ci, au revers du pilier: CAPITALISTE.
Amis banquiers et financiers, bienvenue, sentez-vous à l’aise. Vous le savez bien: être protestant, c’est investir, pas thésauriser; il y a bien assez de paraboles qui l’évoquent ainsi dans l’Evangile..
Et puis être protestant, ce n’est plus la garantie d’un prestige, d’un rang ou d’une place spéciale dans la société. L’essentiel n’est pas la place que l’on occupe mais la manière dont on incarne, là où l’on est, les valeurs qu’on a reçues.

Tenez, ça va assez bien avec cet autre panneau, juste à côté: LABORIEUX. « Le protestantisme fut sa vie; le travail aussi ». Sans parler du devoir. Ha! Mais au fait: il n’y a pas de panneau RESPONSABLE… – je soupçonne que c’est parce que le mot est présent partout, comme caché, enfoui au plus profond de l’âme protestante…

Un autre panneau: PIONNIER DE LA DEMOCRATIE.
Flatteur…un peu surfait peut-être, mais correct dans son intuition.

Et ici: FEMINISTE. Vous êtes féministes ? …Combat pour la justice, ne pas se contenter des idées reçues, oser des combats justes.

Cela rejoint une autre image, celle de l’ICONOCLASTE (ANTI-IMAGES), qui veut voir l’essentiel au-delà des apprences.

Evidemment, nous le savons, le protestant réformé est aussi indubitablement, terriblement, irrémédiablement… CEREBRAL. Indécrotable. Il prend son pied – pardon: il parvient à la joie des joies – sur des bancs peu confortables, et il jouit des mots. La Parole, c’est sa drogue, son trip, son very good trip – le bad trip, ce serait de se mettre à bouger les bras parce qu’on se met à voir des choses ou devenir sentimental, ou se lever trop souvent, hein…

Mais finalement, est-ce que tout ne se résumerait pas ici: DUR A CERNER, parce que finalement, les étiquettes, c’est commode pour se rassurer, mais ce n’est jamais suffisant pour dire la qualité du réel. Trop réducteur, trop simpliste, juste suffisant pour suggérer des choses, jamais pour les justifier… Les identités sont trop complexes, et c’est cela aussi notre héritage: une identité plurielle, loin des clichés de circonstance.

NS:

Alors non: il ne s’agit pas de nous laisser enfermer ou de nous replier derrière une identité qui ne nous correspond pas ou plus.

Il ne s’agit pas non plus de recevoir cet héritage réformé comme une injonction, comme un devoir d’être. Et pourtant, le devoir, c’est quelque chose…

Souvent, lorsque nous parlons des réformateurs, nous pensons à l’importance de la grâce, de la foi et des Ecritures. Les fameux slogans: sola gratia, sola fide, sola scriptura, etc.

Un slogan, c’est bien pratique à sortir si on nous demande qui on est, ou ce qu’on pense ou ce qu’on croit !

Mais c’est un peu comme si je rencontre quelqu’un qui me demande qui je suis, et qu’en guise de réponse, je sors ma carte d’identité pour lui indiquer mon nom, mon prénom, ma date de naissance.

Ce ne sont pas ces données factuelles qui font de moi qui je suis, elles me constituent mais elles ne me définissent pas. S’intéresser à l’autre, vouloir découvrir qui est l’autre c’est chercher à le connaître : découvrir ses centres d’intérêts, ses valeurs, sa perception de la vie et du monde.

C’est du même ordre lorsque nous disons que nous sommes protestants, protestants réformés. Nous ne disons rien dit en affirmant cela : nous brandissons une étiquette ! Le plus intéressant n’est pas l’étiquette mais de découvrir ce qu’il y a derrière.

Alors célébrer la Réforme, c’est nous demander pourquoi nous sommes protestants.
Couramment, on entend la réponse suivante : à cause de la liberté de penser, de la lecture biblique pour toutes et tous, de l’approche immédiate de Dieu, de l’engagement éthique, du sens de la responsabilité personnelle…

Tout cela est vrai, mais ce sont les effets de surface.

L’essentiel est ailleurs: l’essentiel est ce qui est au coeur de notre foi, ce qui donne du sens à ce que nous vivons et traversons.

Il s’agit alors de nous questionner sur notre manière d’être héritier de cette histoire qui a profondémment marqué et changé notre rapport à la foi et à l’Église : comment, dans notre société de la technologie, dans notre société pluraliste et multireligieuse, comment rendre vivant cet héritage que nous avons reçu ?

BM:

Pour commencer de répondre à cette question, je me trouve dans le chœur, à côté de cette oeuvre de Christian Kropf, installée jeudi passé et qui sera là jusqu’à fin août.

…Une œuvre installée là en écho au fameux retable de Konrad Witz, heureusement remis des effets de l’iconoclasme protestant du XVIe siècle.

…Un œuvre que l’artiste présentera dès la fin de la matinée et jusque vers 13h, mais à laquelle je m’arrête parce qu’elle a une particularité: celle d’être peinte avec une peinture dite interférente. Qu’est-ce qu’une peinture interférente ? C’est une peinture qui a la particularité, bien qu’apparemment sans couleur intrinsèque, de réfléchir une couleur et sa complémentaire selon le point de vue et la lumière. Vous me voyez venir… Si nous tentons d’appliquer cette démarche artistique fort suggestive à l’exercice du jour, cela peut donner ceci:

(derrnière le…, il y a…)

  • ICONOCLASTE >> porté par une exigence qui ne fasse pas fi de l’esthétique.
  • DUR A CERNER >> assume la pluralité mais ose la clarté (au moins de temps à autre).
  • FEMINISTE >> attentif à la reconnaissance de la place des femmes dans la société, à la promotion des droits et à la remise en questions continue des inégalités.
  • PIONNIER DE LA DEMOCRATIE >> sensible à une parole partagée et prêt au chmin du consensus.
  • LABORIEUX >> attentif à la dignité économique, et capable aussi de savourer quelque chose du repos de Dieu…
  • CAPITALISTE >> attentif encore à ne pas confondre bénédiction et propérité, et à promouvoir un usage sobre, averti, durable des ressources.
  • INDIVIDUALISTE >> reconnaître a valeur infinie de l’humain, et ce dans le cadre de la nature/création qui nous recueille.
  • TOURMENTE >> n se contente pas ds réponss toutes faites  > intranquille
  • AUSTERE >> savoir que Dieu est source de tout… mais oser mettre un coussin, et être capable de faire la fête…quand même: voir la vie en couleurs !
  • CEREBRAL >> attaché à une lecture nourrissante et exigeante de la Bible.

Voilà une manière parmi d’autres de recevoir et de revisiter notre héritage: c’est une lecture que désormais on pourra dire interférente…

NS:

Et puisqu’on parle de Bible…peut-être est-il possible de se risquer à cette lecture-là… Vous avez entendu tout à l’heure un extrait du début de la première lettre de Pierre, adressée à des chrétiens en situation de diaspora – tout comme nous, puisque nous ne sommes plus en position majoritaire depuis longtemps, mais dispersés ici et là.

Cette diaspora nous correspond, parce qu’elle évoque une lucidité et un choix: une lucidité quant à la diversité des expressions chrétiennes, et un choix, celui de se recevoir unifiés en Christ.

Là, nous ne sommes pas (plus) cabrés sur notre identité, mais mobilisés comme témoins: transmetteurs donc, plutôt qu’identitaires.

Au XVIe siècle, on a changé le logiciel – et même le progiciel, c’est-à-dire non seulement ce qui permet de bien utliser l’outil à dsposition, mais ce qui permet de produire mieux et davantage de sens encore, de manière plus autonome.

Et parce que Dieu nous a fait renaître (1P 1,3) – on dirait aujourd’hui qu’il nous a réinitialisés –, nous osons entrer dans un mouvement de joie et de louange: c’est une invitation à vivre de l’espérance qui nous est donnée.

Cette espérance trouve son fondement en Dieu; elle se présente comme un élan vers la Vie, une vie donnée par Dieu.

Mais cette espérance n’est pas une assurance tout risque, elle n’enlève pas les difficultés. Du reste, les communautés auxquelles s’adressait l’auteur de l’épître ne vivaient pas une situation idyllique. Elles avaient reçu l’Evangile et vécu l’enthousiasme des débuts. Mais elles étaient étaient en proie à de sérieuses difficultés ; elles subissaient des persécutions menées par l’autorité politique romaine.

L’auteur de l’épître écrit donc à ces communautés pour exhorter les chrétiens, les fortifier dans la foi et leur redonner courage.

BM:

De quel courage avons-nous besoin aujourd’hui ? De quel courage avez-vous besoin aujourd’hui ?

Le courage de percevoir les profonds changements de notre société, non pas comme une menace ou une perte de valeurs ou de repères, mais d’y déceler une opportunité pour redécouvrir et redire ce qui est au coeur de notre foi, ce qui nous anime et nous habite, ce que nous avons envie de transmettre, ce dont nous souhiatons témoigner.

Et aussi le courage d’incarner une parole réactive – sans se croire réactionnaire pour autant –, une parole qui soit parfois à contre-courant de la manière d’être dans notre société, notamment des facilités identitaires du moment.

Le courage aussi de vivre cette espérance qui nous est donnée, tout simplement…

Etes-vous des gens d’espérance, ou bien êtes-vous des blasés de l’espérance, occupés à gérer l’héritage ?

C’est que l’espérance dont il est question doit être comprise comme un héritage. Un héritage “qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir et qui nous est réservé dans les cieux” (v.4). Cette expression peut se comprendre de deux manières.

Première piste: cet héritage est le salut final que Dieu nous octroyera au terme de l’histoire; il s’agit alors d’une réalité que nous espérons pour le futur, dans le monde de Dieu. Bel horizon…un peu abstrait peut-être.
En ce sens, l’espérance qui nous est donnée consiste toutefois à croire que le dernier mot de l’histoire n’est pas entre les mains des humains, mais qu’il appartient à Dieu, qui instaurera son monde à lui et nous y recevra dans sa joie, sa paix, sa lumière. Bon.

NS:

Voici une deuxième piste pour comprendre cette expression.

« Dans les cieux » indique l’origine de cet héritage: c’est quelque chose dont nous ne saurions nous emparer par nous-mêmes, mais qui nous est donné par Dieu. On ne s’empare pas d’un héritage; on le reçoit, avec ce qu’on apprécie et ce qu’on aime moins. Mais nous pouvons vivre dès maintenant quelque chose de cet héritage-là, qui de comprendre et de vivre que Dieu est amour, justice et miséricorde (pour faire écho à la leçon d’adieu du professeur Enrico Norelli jeudi soir passé).

Ces deux interprétations ne s’excluent pas. L’Eglise chrétienne a toujours cru en un monde nouveau, au Royaume de Dieu instauré à la fin des temps par la puissance créatrice de Dieu. Mais elle a proclamé également qu’il nous était donné d’en vivre dès ici-bas des avant-goûts et de poser, par nos paroles et nos gestes, des signes concrets de ce Royaume.

BM:

C’est par exemple ce que nous avons essayé de réaliser en travaillant, en 2015 et 2016 sur les 40 thèmes proposés par la FEPS pour formuler nos valeurs et nos références protestantes. Et vous verrez tout à l’heure que ce travail ne fut pas vain pour Genève !

NS:

Pour revenir au texte de l’épître de Pierre… On voit que la notion d’héritage n’est pas un appel au passéisme, ni à la nostalgie d’une époque où nos Eglises étaient pleines, par exemple…

BM:

…encore qu’aujourd’hui, ce soit pas mal, pour cette fête, et ça fait bien plaisir, hein… on va pas s’en plaindre… TOURMENTES ok, mais pas ETERNELS INSATISFAITS, quand même… A l’invitation de l’épître, on ose même se réjouir: c’est vous dire !…

NS:

…n’ayons pas la nostaligie de ce temps passé, disais-je, où le christianisme était la principale et unique religion de notre société, quoique décliné en confessions majoritaires et minoritaires….

Il ne s’agit pas d’envier ou de vouloir retourner dans un passé où on croirait que tout était mieux, soi disant.

Il s’agit plutôt de rechercher ce qui permet de durer dans une vie humaine, de trouver ou retrouver ce qui nourrit notre être et de vivre des valeurs fondamentales auxquelles nous sommes attachés.

Redécouvrir ensemble ce qui est au coeur de notre foi chrétienne, ce qui anime nos Eglises, pour ensuite l’incarner en lien avec la société dans laquelle nous sommes.

C’est un appel éperdu, amoureux, passionné à redécouvrir ce qui est au coeur de notre foi commune et qu’il nous est donné de vivre dès aujourd’hui pour en vivre toujours… ou au moins – au moins – pour 500 autres années !

Amen.